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Photo: Martin Leclerc
Servir
Pour Pierre Falardeau cinéaste, la réalité était souveraine. Ses
films venaient du réel et il voulait qu’ils retournent dans le réel
pour agir sur lui.
Pierre Falardeau était l’héritier d’une
longue lignée d’artistes pour qui l’art venait du peuple et devait
retourner au peuple pour mériter d’exister : Siqueiros, Miron, Orwell,
Perrault, Neruda. Tous avaient de leur travail une conception que
partageait Pierre : ils voulaient servir. Vouloir servir : c’est-à-dire
reconnaître l’existence de choses qui sont plus grandes que nous, qui
sont dignes de foi, qui valent qu’on s’engage pour elles. Pour Pierre
Falardeau, l’existence de ces choses ne faisait aucun doute :
l’égalité, la justice, l’indépendance.
Il est de bon ton
aujourd’hui de mettre en question ce que ces valeurs représentent, de
les relativiser, de les rapetisser jusqu’à l’insignifiance, d’en
douter. Pour Falardeau, ces valeurs n’étaient pas des questions mais
des réponses. Et elles éclatent dans tout son cinéma.
Il faut le
dire : les films de Pierre, quelle que soit leur forme, documentaires,
drames, comédies, tragédies, pamphlets, tous ses films sont un long cri
de revendication pour l’égalité, la justice, l’indépendance. Cri
d’alarme, de détresse, de colère. D’une certaine manière, ses trois
grands longs métrages, Le party, Octobre et 15 février 1839 sont un
seul et même film de protestation. La métaphore de l’enfermement en est
le centre absolu. L’enfermement, c’est-à-dire le contraire de la
liberté et de l’indépendance. Le contraire de la justice. Mais il en va
ainsi de tous ses films et on peut voir les Elvis Gratton comme une
charge contre l’enfermement dans la bêtise. L’enfermement dans
l’injustice, la servitude et la dépendance.
Pour Pierre
Falardeau, le cinéma, c’était le combat politique continué par d’autres
moyens. Au Québec, parmi les cinéastes de sa génération, on chercherait
en vain quelqu’un qui ait autant agi sur le réel. Pierre Falardeau
était un homme libre. Il a servi.
Bernard Émond