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Photo: Pierre Dury
LE CINÉASTE ANARCHISTE
Nul n’a mieux parlé de Gilles Carle que Gilles Carle lui-même, dans
son merveilleux film autobiographique, Moi, j’me fais mon cinéma. C’est
là qu’on trouvera le credo du cinéaste et de l’amoureux qu’il a été.
L’imaginaire, la couleur, les femmes, ces trois mamelles auxquelles il
s’est admirablement abreuvé. Poète espiègle et faiseur d’épigrammes,
conteur émérite, ricaneux et frondeur, c’est ainsi qu’on peut le voir,
dans ce film inclassable, arriver toujours d’où on ne l’attend pas. De
cet endroit connu de lui seul qui était à la fois sa marque de
commerce, et un perpétuel pied de nez à ceux qui tentaient de le
circonscrire, une fantaisie hors du commun, un imaginaire baroque
nourri à toutes les sources, à toutes les muses, à tous les faits
divers.
Il était friand de ce mot de Jean Cocteau, qu’il
resservait aux critiques parfois inutilement méchantes qui
s’acharnaient sur ses oeuvres : « Ce que le public te reproche,
cultive-le. C’est ce qui fait ta force. » Gilles Carle ne s’en est pas
privé. Et on lui a beaucoup reproché. On lui a reproché ses femmes, son
goût du populaire, ses histoires qu’on jugeait étriquées. Que serait
son oeuvre sans cette force de résistance aux modes qui a été la
sienne? Surprenant. Voilà ce que Gilles préférait par-dessus tout.
C’est à la recherche de tout ce qui n’était pas convenu, in, dans l’air
du temps, prévisible, consensuel qu’il s’est adressé pendant la majeure
partie de sa vie créatrice. Imparfait, souvent brouillon, il répétait
avec un sourire en coin que chaque film était une pratique pour le
prochain. C’était toujours le prochain qu’il était pressé de mettre en
chantier. Celui à venir, l’inattendu, la surprise, l’inédit. Et c’est
dans cette force créatrice si dynamique, je crois, qu’il faut voir la
profonde originalité de l’oeuvre qu’il nous a laissée.
Repose en paix, vieux camarade.
Micheline Lanctôt