Montréal: 16—26 février | Québec: 20—26 février 2006

Paul and Judy

Fernand Dansereau

L’aventure sociale sous toutes ses formes

par André Roy, écrivain, essayiste et critique

L’œuvre de FERNAND DANSEREAU est liée à deux domaines de production, le cinéma et la télévision, et à deux genres de réalisation, le documentaire et la fiction. Deux titres reviennent dès qu’on prononce le nom du lauréat du prix Albert-Tessier 2005: Saint-Jérôme, un film documentaire, et Le Parc des Braves, un téléroman. Sa carrière ne s’est absolument pas déroulée en ligne droite: ruptures et changements de cap la caractérisent. Son travail a toujours été marqué par une constante préoccupation de type social, mais traversé par une grande versatilité formelle. Il a enquelque sorte tout essayé.

Quand il commence le tournage de ce qui deviendra Saint-Jérôme, il ne pensait pas plonger dans une aventure à la fois humaine et artistique souvent émotionnellement difficile et, surtout, unique. Il ne se doutait pas que son désir d’intervention sociale aboutirait à l’une des œuvres les plus importantes de la cinématographie québécoise. Sept ans après le déclenchement de la Révolution tranquille, pendant que le Québec continue de vivre une période de changements accélérés, Fernand Dansereau concentre pendant neuf mois son intérêt sur la ville de Saint-Jérôme dont la modernisation industrielle provoque un chômage endémique et l’amène au bord du déclin économique. Le film, divisé en quatre volets qui analysent une crise aux fortes répercussions sociales, connaît un immense succès à sa sortie en 1968 (plus de 400 000 personnes l’ont vu et discuté). Accompagné de 27 films satellites constitués du montage des principales entrevues accordées durant le tournage, Saint-Jérôme rompt d’une certaine manière avec le cinéma direct qui avait fait les beaux jours de l’ONF. Le film se veut un outil de transformation sociale alors que ceux du cinéma direct se voulaient des œuvres d’observation, au regard empathique et anthropologique. Peut-être fallait-il ce dépassement dans le documentaire pour renouveler une forme de cinéma qui avait connu ses heures de gloire avec Les Raquetteurs et Pour la suite du monde mais qui, avec le temps, risquait de perdre de sa force et de sa pertinence dans la saisie du vécu brut. Reste que le documentaire ne sera plus le même après Saint-Jérôme.

Mais revenons aux premiers pas de Fernand Dansereau dans le cinéma. Il entre à l’ONF en 1955 après son congédiement du Devoir (il n’a pas voulu franchir les piquets de grève des typographes). Envoyé comme reporter dans l’Ouest canadien où il se sent malheureux comme les pierres, il veut retourner à son ancien métier quand Guy Glover, producteur, lui propose de scénariser une fiction sur le syndicalisme, secteur qu’il connaît bien car il le couvrait quand il était journaliste. Il se montre d’autant plus enthousiaste en se lançant dans le projet d’Alfred J…(qui sera réalisé par Bernard Devlin) que son intérêt pour le cinéma est nourri par les fictions qu’il voit, d’Hollywood principalement — ce qui se reflétera dans son approche esthétique — et qu’il avait envie, pour reprendre ses mots, «d’apprivoiser les éléments du spectacle». En illustrant les retombées bénéfiques de l’action syndicale pour les familles ouvrières, il s’efforce de susciter des émotions afin d’amener le spectateur à adhérer à son propos qui allait idéologiquement à contre-courant de son époque (le syndicalisme était synonyme de communisme sous Duplessis).

Il écrit Les Mains nettes (1957), que mettra en scène Claude Jutra, avant de scénariser et réaliser lui-même Les Maîtres du Pérou (1957), film sur l’agriculture qui regroupait trois courts métrages de la série Panoramique. Comme pour Alfred J…, le fond est documentaire mais la forme est dramatisée et permet de transmettre un discours très critique sur la politique agricole passée et présente du gouvernement québécois. Les mêmes schémas de scénarisation et de réalisation sont de nouveau appliqués — et le métier aidant, plus réussis — dans Pays neuf (1958), qui porte sur le développement de l’industrie minière et les richesses naturelles qui échappent aux «Canadiens français».

En 1960, il est nommé producteur exécutif et ensuite directeur adjoint à la production de l’équipe française de l’Office. Sous sa gouverne prendront place au panthéon du cinéma québécois les plus belles productions du cinéma direct, entre autres, Golden Gloves, de Gilles Groulx (1961), Les Bûcherons de la Manouane, d’Arthur Lamothe (1962), et Pour la suite du monde, de Pierre Perrault et Michel Brault (1963).

Quatre ans comme cadre onéfien lui suffisent et il retourne à la réalisation, mais pas à n’importe quoi, à une reconstitution historique. Audace ou inconscience? Le projet est grandiose et pourvu du plus gros budget jusqu’ici accordé à un film québécois, 485 000$. Le cinéaste tente avec Le Festin des morts (1965) de créer une imagerie qui serait irréductible à une nouvelle manière de concevoir l’histoire du Canada, réaliste mais visionnaire, crédible mais moderne. Même comme fiction, le film s’intègre parfaitement dans la volonté qui guidait les cinéastes d’alors, surtout les documentaristes, de s’engager dans la culture et l’éducation.

Après un court métrage de fiction, Ça n’est pas le temps des romans (1967), auquel il voudrait donner aujourd’hui une suite, L’heure de la brunante, Fernand Dansereau met sa carrière de créateur entre parenthèses pour se consacrer plus directement aux luttes sociales. De là va naître l’exceptionnelle entreprise qu’est Saint-Jérôme. Il retrouve ensuite la fiction, mais sous un autre mode, avec Tout l’temps, tout l’temps, tout l’temps… (1969) dont les sujets sont la pauvreté, l’aliénation et l’oppression de la classe ouvrière; la méthode de production est particulière et tient du cinéma direct et du sociodrame, à partir d’un scénario conçu et interprété par un groupe de treize citoyens de l’est de Montréal. Suit en 1971 Faut aller parmi l’monde pour le savoir où, en donnant la parole aux citoyens, le cinéaste leur fait prendre conscience de la situation politique et leur rappelle que les luttes sont collectives.

Après une autre parenthèse qui s’étend de 1973 à 1978 où il travaille pour la télévision, il revient au long métrage de fiction avec Thetford au milieu de notre vie (1978), qui met en scène un homme et une femme du milieu des mines, et Doux aveux (1982), histoire de deux couples qui s’inventent des complicités intergénérationnelles. Il se préoccupe de la relève et participe alors étroitement à toutes les discussions qui déboucheront sur la fondation de l’INIS. Il retourne en 1984 à la télévision pour laquelle il scénarise, entre autres, l’adaptation du roman d’Arlette Cousture, Les Filles de Caleb, et écrit son propre téléroman, Le Parc des Braves, qui remporte un énorme succès. Il a aimé explorer ce médium pour lequel pourtant, dès son entrée dans le cinéma, il avait travaillé, puisque les films produits par l’ONF, que ce soit pour les séries Passe-Partout, Temps présent ou Panoramique, étaient destinés avant tout à Radio-Canada. Comme quoi tout se tient. Et dans le cas de Fernand Dansereau, c’en est presque exemplaire tant il n’a jamais renoncé à ses idéaux de liberté et de justice, au film et à l’émission de télévision comme instruments de questionnement, ce qui lui a permis de partager depuis cinquante ans les combats et les rêves des Québécois.

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