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Pierre HébertÀ la crête de la modernitéEn faisant de Pierre Hébert le lauréat pour l’année 2004, le jury du prix Albert-Tessier a choisi de couronner le plus singulier des cinéastes québécois, un artiste dont l’oeuvre atypique ne se compare à aucune autre. En effet, à l’heure où le cinéma québécois connaît enfin le succès public longtemps attendu, à l’heure de la grande communion entre la population et son cinéma, la plus haute distinction dans le domaine du cinéma québécois est remise à un artisan de l’ombre, à un réalisateur qui a construit patiemment ses films en marge du commerce et de l’industrie, à un créateur infatigable qui évolue aujourd’hui dans des cercles qui peuvent paraître bien loin du cinéma: performances multidisciplinaires, nouvelle danse, spectacles de musique actuelle, etc. Pourtant, quelque chose dans le travail récent de Pierre Hébert semble le situer au coeur même de ce qui préoccupe les jeunes cinéastes, c’est-à-dire les utopies de l’immédiateté de la légèreté, ces rêves de caméra-stylo qui sous-tendent des démarches comme celle de Kino et d’autres groupes, plus ou moins formels, plus ou moins activistes. Je regardais récemment la dernière réalisation d’Hébert, Variations sur deux photographies de Tina Modotti, et je me passais la réflexion suivante: cet homme illustre mieux que quiconque cette idée très contemporaine du cinéaste capable de produire un film en état de quasi-autarcie, dans un temps très rapide. Pierre Hébert, en effet, a développé un art en conformité avec ses moyens, et il cherche à développer ses moyens en conformité avec son art. Gravure sur pellicule et imagerie numérique sont mis à contribution dans Variations sur deux photographies de Tina Modotti, tandis que d’autres outils, qui télescopent aussi des méthodes archaïques et des technologies nouvelles, sont à l’origine d’Entre la science et les ordures* qu’il a réalisé en 2003 avec Bob Ostertag. Dans les deux cas, l’artiste semble évoluer en totale indépendance, sans tenir compte des marchés, sans contrainte extérieure à la cohérence de l’oeuvre. Quand on nous parle d’Internet ou de caméra numérique, quand on nous parle des nouvelles possibilités offertes par les développements technologiques, on pense rarement à Pierre Hébert, qui pourtant est l’exemple même de l’artiste majeur ayant su ouvrir sa démarche sur ces nouveaux horizons. Et à l’heure où le recours de plus en plus fréquent et de moins en moins différenciable à l’imagerie numérique fait éclater les frontières entre le cinéma de prise de vues réelles et le cinéma d’animation, Pierre Hébert évolue dans cette zone qui n’appartient ni à l’un, ni à l’autre de ces territoires. Entre la science et les ordures est à ce chapitre éloquent, ce film évoluant entre le documentaire et la fiction, entre la captation et l’animation, entre la musique visuelle et l’icône sonore. L’hommage rendu cette année à Pierre Hébert souligne la contemporanéité d’une oeuvre qui a su se maintenir, depuis quarante ans, à la crête de la modernité. Que cette oeuvre ait de surcroît conservé toute sa cohérence, qu’on retrouve l’urgence et l’indignation de Souvenirs de guerre (1982) dans Entre la science et les ordures, qu’on remarque une parenté esthétique entre Op hop (1965) et Variations sur deux photographies de Tina Modotti, cela relève de l’exploit et porte la signature d’un grand artiste. *récipiendaire du Prix à la création artistique du Conseil des arts et des lettres aux 22es Rendez-vous du cinéma québécois. — Marcel Jean |
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